Quand Socrate milite pour Wikileaks
... ou comment trouver une réponse d’actualité dans un livre poussiéreux
Mercredi 5 janvier 2011, par //
point de vue image du monde
Version imprimable
Derrière l’affaire wikileaks une question importante est posée : une personne peut-elle agir moralement si elle est invisible aux yeux des autres ?
Glaucon vous répond ... non
Gygès la crapule
Il était une fois un bon gars appelé gygès qui faisait ses offrandes aux Dieux, qui était un bon notable respectueux des lois ... jusqu’à un jour de pluie terrible, ou sur le chemin menant à sa demeure, il tomba sur un messager du Roi sur le bord de la route qui était mort... et qui avait un très bel anneau.
Ben, se disant qu’un mort n’en avait plus vraiment besoin il le prit et il s’aperçut que quand il le tournait il devenait invisible.
Au début il fit comme un adolescent prépubère anonyme sur internet : il alla écouter ce qu’on disait de lui, il fit quelques farces, mit le feu aux poubelles, et alla mater ses voisins en train de copuler. Et il se dit : « Cool »
Alors, il s’enhardit : c’est encore mieux d’être actif se dit-il, et il se mit à dévaliser ses voisins, à violer les femmes la nuit, à pousser les vieilles héritières dans l’escalier après avoir ré-écrit leurs testaments en sa faveur.
Comme le plaisir ne connait pas de limite, il finit par baiser la femme du Roi, tuer ce dernier, et se couronner roi de Lydie... son fils s’appelait Cresus.
Cette histoire illustre pour Glaucon et pour Socrate le fait que tous les Hommes sont des pourris et que si on leur permet de se comporter sans avoir de peur de leurs actes alors ils se comporteront comme des crapules -ce qui est injuste étant pour lui ce qui est systématiquement le mieux- la seule chose qui retient les Hommes de mal agir et la peur que leurs actes soient connus et de fait une mauvaise réputation synonymes de mort social [1].
Donc pour Glaucon, l’Homme n’est pas altruiste mais un fin calculateur que seul la peur d’être pris retient de commettre des crimes. Donc, se soustraire du regard des autres et une condition nécessaire à l’impunité et réciproquement, qu’une personne soit observée est une condition nécessaire à un comportement vertueux.
Mais l’Homme est il vraiment un pourri : Eschyle et la torture
Notons quand même qu’avant Platon Eschyle aimait glacer d’effroi les citoyens Athéniens en mettant en scène les Érynies. Les Érynies étaient des divinités implacables qui poursuivaient tous criminels jusqu’à la fin de ses jours.
Elles sont une personnification du remord et de l’incapacité pour un individu à ne pas être témoin de ses crimes et donc de l’incapacité fuir sa culpabilité. On peut aussi penser qu’un individu ne commettra pas les crimes qu’il pourrait regretter sur un plan personnel.
En fait, il existe une catégorie de personnes menteurs psychologiques, n’ayant aucune empathies pour la douleur des autres, incapables de remords, calculateurs. Ce sont selon les critères de l’OMS les sociopathes.
Or dans le documentaire The corporation Joel Bakan en appliquant les critères cliniques de l’OMS que les personnes morales appelées corporation sont des psychopathes. Critères que vous pouvez tout à fait étendre aux gouvernements et à ses instances dirigeantes.
Sun Tzu et les fous
Dans le premier chapître de l’Art de la Guerre Sun Tzu donne un seul cas de figure où l’on ne doit jamais faire la guerre : contre les fous, car les fous étant insensibles tant à la douleur des leurs que des autres la destruction mutuelle est envisageable rendant caduque toute manœuvrant offrant une issue honorable pour tous.
Comment vivre au dessus d’un nid de coucous ?
La question n’est plus de savoir si les Hommes sont naturellement justes ou injustes, c’est aussi de savoir comment survivre à la présence de personne qui prendront systématiquement le choix d’agir pour leur intérêt au détriment des autres.
On peut tenter de mesurer le coté altruiste des individus avec des expériences si au premier abord les gens semblent altruistes, on deuxième regard, on s’aperçoit que quand on oublie de dire que l’on mesure l’altruisme des gens les cobayes deviennent beaucoup moins altruistes. Un peu comme si dans l’expérience de Milgram on n’a pas le même résultat en annonçant le but de l’expérience.
Tout individu va individuellement se comporter de manière à améliorer la réputation du groupe ... sans se concerter avec les autres.
Le regarde des autres semble rendre chacun plus justes. Et en dernier recours rappelons que pour le cas des entreprises leur actifs le plus précieux est l’image de marque, leur réputation. Donc porter atteinte à une organisation revient à porter atteinte à sa réputation.
Wikileaks notre sauveur ?
Soyons honnête je ne suis pas un fan de Julien Assange. Mais par contre ce que je vois c’est que les US demandent à leur ambassade de violer les conventions internationales. Aucun état peut se permettre de ficher les gens sans leurs consentement, fomenter des troubles dans des pays souverains, parfois même assassiner des gens.
Si les cables wikileaks sont dérangeants c’est parce qu’ils dénoncent le non respect par les États Unis de convention internationale faites en vue d’éviter les guerres. Le coupable ici n’est pas celui qui rapporte les faits, mais quand même celui qui les faits.
Une manière de ne pas être embarrassé par des révélations reste quand même de ne rien faire d’embarrassant.
Et l’affaire wikileaks illustre parfaitement le concept de l’anneau de Gygès : le secret encourage les actes injustes. Mais comment donc faire pour rendre le monde plus juste ?
C’est pour ça qu’il y a les conseils d’audits
La raison d’être des cabinets d’audit est normalement de pouvoir s’introduire dans le secret des organisations (entreprises et parfois états) et vérifier que les comptes sont sincères et véritables et qu’elles ne mentent pas.
Seulement de même que les sages de la République de Platon les gardiens de la justice sont eux mêmes auto-décrétés comme étant impartiaux, fiables et justes ... et ils sont eux aussi des corporations ... avec potentiellement une capacité de dérives quand elles ne sont pas observées...
Quis custodiet ipsos custodes ?
Qui garde les gardiens ?
Napoléon aide nous !
Napoléon introduisit dans le code civile une notion sociale intéressante : celui qui est au courant d’un crime et qui ne le dénonce pas est lui même criminel, il devient complice. Le but de Napoléon était d’éviter un état policier en faisant partiellement de chaque citoyen un acteur du respect de la justice. Avant d’être une déclaration légale, la non dénonciation de crime est une responsabilisation.
Mais bon a-t’on vraiment besoin de modifier quoi que ce soit quand la déclaration des droits de l’Homme stipule « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression. »
Et aussi la cavalerie lourde !
Mais qui est chargé de faire respecter la loi ? Les gouvernements, c’est pour ça qu’il faut aussi, pour que l’Homme puisse être juste, l’indépendance des pouvoirs qui doit permettre que les pouvoirs se surveillent les uns les autres.
Car il n’y pas de justice sans un référent commun appelé l’État qui garanti les contrats et la réputation. Et comme, ce sont encore des personnes morales il ne peut y avoir de garantie d’un fonctionnement juste des institutions si elle mêmes ne sont pas surveillées. C’est raison d’être de la séparation des pouvoirs.
L’asymétrie du secret
D’un coté l’état et les grosses entreprises peuvent nous épier (service secret/régie publicitaire enregistrant nos comportements) et nous ficher de l’autre, les gouvernements et entreprises prennent toute tentative de leur rendre la politesse (http://nosdeputes.fr, wikileaks, et autres) comme étant de graves atteintes à leur libertés d’entreprendre.
Que révèle une relation d’asymétrie ? Un ordre, les entreprises et les états se positionnent comme étant supérieurs aux citoyens, même si sur le papier la CNIL existe en France par exemple, elle ne reste dans les faits qu’un tigre de papier.
La question que pose cette asymétrie n’est pas tant son existence, que la passivité de beaucoup à accepter cet état de fait.
La conclusion ?
Ben comme dis Linus Torvalds citant Newton on est grand par ce que l’on se tient sur les épaules des géants. Et les vieux schnocks dans les cimetières ils ont aussi dit des choses intelligentes accessibles dans toutes bibliothèques.
À l’époque du discours des experts prétendant que le monde est trop complexe pour être compris, nos ancêtres nous ont livré des clés pour démêler en grande partie l’écheveau de nos problèmes. Et il ne faut pas confondre un discours sur le monde qui se veut compliqué avec la réalité.
Le monde est simple : la transparence de nos interactions sociales est le garant de la justice. Et seuls ceux qui veulent commettre des crimes sont avantagés par le secret de leurs actions.
De plus, il n’est nul besoin de réclamer de nouveau droit, ces droits existe. Mais un droit ne s’use que si l’on s’en sert. Il ne tient donc qu’à chacun d’entre nous de se comporter en citoyen.
