L’origine des 48 heures

Travailler moins pour produire plus.

Quand l’état de guerre rime avec améliorations des conditions de travail

Vendredi 12 novembre 2010, par julien // facteurs humains
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Travailler plus pour gagner plus : est-ce une bonne chose ?

Oui répond le MEDEF, non répondent les militaires anglais ... de 1917.

Il est intéressant de reconstituer l’origine de la semaine de 48 heures et ces motivations car elles nous apprennent que nos patrons et nos hommes politiques se basent non sur des faits mais des croyances qui diminuent la productivité des entreprises ... même aujourd’hui.

1892 les premières expérimentations de réduction du temps de travail

En 1892 les dirigeants d’entreprises anglaises considère que comme Smith l’avait statué la production est une fonction linéaire du nombres d’heures travaillées.

Willam Mather un patron « progressiste » soupçonne que sur une trop grande période travaillée intervient une chose extraordinaire et inconnue des patrons de l’époque appelée : fatigue. Il décide donc en 1892 de tester son hypothèse en passant toute son entreprise de 53,5 heures travaillées à 48 sur une période d’un an à salaire égal.

Son résultat est sans appel, avec une durée inférieure et des périodes de travail plus courte, la production est inchangée.

Son interprétation est que le travailleur fatigué qui n’a pas de période de récupération est durablement diminué dans sa capacité de travail. Et que pour W. Mather il est clair que non seulement les travailleurs travaillent autant, mais en plus les conditions sont plus détendues. Et lui à production égal préfère avoir une bonne ambiance.

1890 à 1917 le déni

La critique face à cette expérience et aux suivantes est simple : ce qui a fait le succès de l’expérience n’est pas l’expérience, mais que c’est un complot des travailleurs trop heureux de travailler moins qui ont bossé plus pour bosser moins. On peut aussi constater en expérience humaine, que la personne qui se sait observée peut modifier sa perception/comportement à cause de l’observation. C’est un biais classique d’expérimentations

Oui, je parle bien de la fatigue. Il est étonnant que ce que le sens commun connait soit ignoré dans les théories économiques victorienne... C’est une loi classique de rendement décroissant pourtant....

Quand préserver la force de travail devient importante

Dès la première guerre mondiale, le nombre de blessés/morts par balles deviennent inférieur en volume aux blessés/morts par engins explosifs. L’artillerie est la première arme de la première guerre mondiale. Pour schématiser, pour gagner la première guerre mondiale l’enjeu stratégique n’était pas temps d’avoir plus de soldats que de fournir le plus d’obus (qui tuent les ennemis et non les artilleurs) possibles.

Donc sans surprises de 1914 à 1915, les anglais furent amenés à travailler 73-75 heures par semaines pour tenter de surpasser la capacité allemande de production.

L’état en temps de guerre, dois gérer toute l’économie, la production, mais aussi la sécurité sociale. Et il apparût rapidement qu’un travailleur trop endommagé pour travailler réduisait la production et coûtait cher en soin (donc coûtait des ressources). Pour étudier ce problème nouveau -la fatigue- le gouvernement créa le MWHC (Munition Workers Heath Commitee) qui avait pour objet de déterminer comment maximiser la production (productivité) sans diminuer la production (par usure/accident liés au travail).

Sa méthode de mesure fut simple : mesurer le nombre d’heures travaillées de pièces produites et faire le ratio (oui c’est une bête mesure de productivité). et mesurer cette productivité en fonction du nombre d’heures par semaines.

Les résultats enregistrés furent les suivants : une semaine de 50 heures donnent de meilleurs résultats qu’une semaine de 66 et d’encore meilleurs résultats qu’une semaine de 75 heures.

Je souligne que travailler 48 heures par semaines permet de produire plus qu’en travaillant 76.

De plus le MWHC démontra que plus la santé d’un salarié est bonne meilleure et meilleures sont ses conditions de travail, meilleure est la productivité.

La guerre nécessitant de faire contre mauvaises fortunes bon coeur, il fût donc adopté une logique de sécurité social, de limitations des heures de travail, et de comité d’hygiène et sécurité afin non de travailler plus pour gagner plus, mais de travailler moins pour produire plus, et donc au final gagner la guerre.

Les progrès en Angleterre sur la conditions des travailleurs n’ont pas été faites par humanisme mais pragmatisme. Et (comme le montre le deuxième document joint) les US en guerre ont eux aussi décidé de rationnellement appliqué les mêmes méthodes.

Il est ironique que les chefs d’entreprises de l’époque aient non seulement refusé d’accepter les résultats d’expérience significative pour des croyances absurdes, mais aussi qu’ils aient refusé une évolution qui leur permettaient d’augmenter leur gain.

La situation actuelle est-elle différente

Les métiers intellectuels sont ils exempts de fatigue, sont ils pénibles ?

La première réponse qui nous vient à l’esprit est : « non » contrairement à un ouvrier manipulant du TNT (qui est un poison et un explosif) on ne peut pas vraiment dire que les boulots intellectuels soient risqués.

Seulement, contrairement à une activité basée sur un travail à la chaîne, aucune machine outil nous décharge de notre travail. Un travailleur intellectuel est la machine outil, il est non seulement l’opérateur de la machine, mais il doit aussi faire toutes les étapes du travail (la réflexion, rédaction de documents, calculs...). En ceci, une concentration maximum est nécessaire. En plus cette machine pour marcher requiert un bien cher offert par l’état : l’éducation. Les travailleurs intellectuels sont des machines outils modernes délicates dont la formation est assurée par l’état, et la maintenance (chômage, soins) est aussi assurée par l’état, que les entreprises ne paient pas. Il est donc logique que les entreprises n’ont à première vue aucune raison de se poser la question de la fatigue intellectuelle. Donc aujourd’hui les entreprises n’ont pas d’intérêt dans le sujet (même si cela permettrait de gagner plus d’argent), mais l’état statuant qu’il ne peut entraver les entreprises refuse de s’immiscer dans un sujet qui lui coûte cher en amont et en aval.

Mais la question reste entière combien de temps une personne humaine peut restée concentrée sur une tâche ? Que se passe-t’il quand on travaille plus que notre capacité de concentration ? Existe-t’il une fatigue psychique ?

Indice sur une fatigue déjà présente

Le motif d’une journée de travail de personne travaillant trop est la multiplication des pauses. Non par fainéantise, mais parce que humainement, il faut quand même relâcher la pression. Or, les pauses cafés, les réunions les visites de sites se multiplient. On prétend que la réunion sert à travailler, mais elle sert aussi à ne pas faire sa tâche ordinaire.

On parle de stress, mais le stress (réponse à une contrainte) ne serait-il tout simplement pas un symptôme ou une cause de fatigue ?

Les anglo-saxons commencent à faire des recherches sur le « présentéisme » les gens présents au travail mais improductifs par manque de concentration (les études travaillent à la base sur les gens malades). Il n’existe pas encore de chiffres fiables, certes, mais deux questions me viennent à l’esprit :

  1. pourquoi ce serait les méchants salariés qui viendraient malades et n’ont pas l’entreprise qui étant insensible aux problèmes de santé tolère voir encourage les salariés à nier la maladie ?
  2. et en corollaire, qu’elle est l’influence de l’entreprise sur les maladies ?

Il me semble que le sujet est digne d’intérêt :

  1. aucun travailleur ne devrait négliger son seul capital (lui même) ;
  2. aucune entreprise ne devrait négliger une opportunité de gagner plus en dépensant moins ;
  3. et si en plus ça profite à la collectivité, le contribuable (entreprise et salariés) paient moins d’impôt.

Les questions qu’on pourrait se poser mais aux quelles nous n’aurons pas les réponses

Le problème des ouvriers est simple : on peut quantifier leur productivité. En informatique par exemple cela paraît plus dur mais pas impossible [1]. Sachant que les entreprises ne paient pas le coût de leur méthode de management, mais que celle-ci incombe à la collectivité, ne serait-il pas souhaitable que l’État mesure l’impact des techniques de management et des horaires de travail sur

  1. la capacité de production du pays (qui donc impact la capacité à générer du PIB) ;
  2. le cout de santé induit ?

Le pire est que si les conclusions de 1917 se reproduisent (c’est à dire que la fatigue existe) ces études amélioreront la productivité des entreprises (et donc leurs bénéfices), et si les salariés se préoccupaient de ce problème, ça pourrait même rendre leur vie plus sympa.

Ma grande question existentielle est donc en conclusion, pourquoi est-ce si dur d’imaginer évoluer vers une situation où tout le monde peut gagner ?

P.-S.

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